Mais un charmant jeune homme (de dix-neuf ans ; le mec entrait en première quand je commençais ma thèse ; ça me donne le vertige) a amené l'autre jour le sujet histoire de faire la conversation en conduisant (au lieu de se concentrer sur là où on allait : « — Je tourne à gauche à la prochaine, hein ? — Non, à droite, à la troisième intersection »[1].)[2].

Il a fallu que je lui avoue les secrets de ma vie super glamour de chercheuse (appelez-moi Audrey Hepburn) et que ma Spring Break serait divisée entre quelques jours à causer de chimie chez les mormons[3] et le reste à profiter du bonheur d'avoir des journées entières sans interruptions stupides telles que réunions de groupe, classes, et autres séminaires pour avancer ma recherche.

Il a reconnu avec grâce que de ne pas avoir de Spring Break ni de vacances d'été de plusieurs mois était quelque chose qui arrivait fatalement un jour ou l'autre. Ça m'a fait réfléchir à ce que j'avais fait de mes vacances de printemps lorsque j'en avais encore.

Déjà, jusqu'au bac, y avait des vacances de printemps (qui avaient généralement lieu en février, donc en hiver) février, puisque ça chipote dans les commentaires, et des vacances de Pâques, parfois à Pâques, mais pas toujours. En général c'était soit visite aux grands-parents, soit séjour en Italie vu que c'était pas loin. (« Aaaah » s'exclame toujours l'Américain à ce moment captivant du récit de ma passionnante enfance, « l'Italie ! ».)

Après il y a eu la prépa. La différence entre les vacances et les pas vacances (en dehors de celles pendant lesquelles des concours avaient lieu), c'était que je dormais douze heures par nuit au lieu de cinq et que j'étais chez ma maman au lieu d'être à Paris (« Aaaaah » s'exclame de nouveau l'Américain, fasciné d'avoir devant lui, pour du vrai, un peu plus de soixante kilos de chair et d'os qui ont vécu à Paris[4]. Anecdote : le jour où j'ai mentionné Paris dans une conversation avec ledit jeune homme, il m'a dit, bien évidemment, qu'il adorait Paris ; mais aussi, qu'il y avait mangé la meilleure glace de toute sa vie. « Berthillon, sur l'île Saint-Louis ? », j'ai demandé. Ça l'a bluffé. Alors que bon, tout le monde sait que Berthillon fait les meilleurs glaces du monde.).

C'est ensuite que la fête a vraiment commencé, l'école d'ingénieur étant de tout ce que j'ai connu ce qui ressemble le plus à la fac (mais j'avais des copains qui se saoulaient la gueule en prépa aussi, faut pas croire).

La première année je suis partie à Istanbul, on pensait qu'il allait faire doux, en fait il a neigé, et le pommeau de la douche murale m'arrivait aux aisselles (mais c'était beau quand même ; sauf que j'y suis retournée en été quelques années plus tard, et c'était mieux).

L'année suivante, ma Spring Break a duré un peu plus de quatre mois à m'emmerder comme un rat crevé au Danemark, dont la moitié sous la neige, une constante, manifestement, il neigerait à Salt Lake la semaine prochaine que ça ne me surprendrait pas plus que ça. Mes meilleurs souvenirs : la boulangerie en bas de la résidence étudiante où habitaient les copains ; le musée avec les impressionnistes français ; la lecture de Marguerite Duras et Gabriel Garcìa Màrquez durant mes longues heures d'ennui ; et les Legos. Mais ne blâmons pas tout sur les Danois, bien que leur langue soit imbuvable, leur taux de suicide le plus élevé d'Europe pour des raisons parfaitement compréhensible et leur xénophobie élevée (après tout, ces gens-là autorisent et le mariage et l'adoption homosexuelle (si c'est entre bons Danois, ça facilite les choses quand même)) ; j'étais jeune et con, d'ailleurs, j'avais dix-neuf ans.

L'année d'après, j'ai passé trois jours à Fès. C'était merveilleux, sauf que j'avais super mal au dos vu que j'étais tombée sur l'angle d'un tabouret deux jours avant de partir (on m'avait poussée ; j'avais probablement mérité d'être poussée, certainement pas de m'empaler le coccyx sur un tabouret). Je me souviens des couleurs, des odeurs, des sons, des ruelles, des mulets, et des Marocains qui me draguaient en espérant que je les ramène en France dans mes bagages.

Ensuite, j'étais aux États-Unis. La première année, j'ai visité la vallée de la Mort, le désert de l'Anzo-Borrego, ce genre de choses.

L'année d'après, j'ai visité la vallée de Santa-Ynèz et ses vignobles ; une idée qui fait très envie aux jeunes Américains de dix-neuf ans qui n'ont pas l'âge légal de visiter des vignobles.

L'année suivante, qui était aussi l'année dernière, j'ai pris le luxe d'un jour de congé à Los Angeles.

Il semblerait que je sois nulle en Spring Breaks.

Par ailleurs, le caractère décousu de ce billet est une très bonne indication de la difficulté que je peux avoir à créer une présentation orale courte, limpide et cohérente pour dans quelques jours.

Notes

[1] C'est moi où les hommes ont une tendance assez prononcée, s'ils ne se souviennent pas de là où ils ont garé leur voiture, à se diriger d'un pas décidé dans la mauvaise direction, tandis que les femmes resteront plantées sur le trottoir en se lamentant ?

[2] Tapez 1 si vous trouvez que cette phrase manque de notes de bas de page, 2 si vous trouvez qu'elle manque de parenthèses.

[3] Ce truc me sue déjà par tous les pores alors que je n'ai toujours pas fini mes transparents parce qu'on a décidé de changer de façon de présenter les choses cette après-midi, d'ici à mardi prochain j'en aurai tellement plus rien à cirer que je vais me planter devant l'assistance et dire « j'ai une méthode géniale qui répond à un vrai besoin non seulement dans le domaine super cool dans lequel je l'applique mais aussi, potentiellement, dans chacun de vos travaux à vous ; croyez-moi sur parole », heureusement le poster est à l'impression et je ne peux plus rien y changer qu'au correcteur blanc ou au marqueur, je sers la science et c'est ma putain de joie

[4] Quoi que pour être exacte, la durée de vie moyenne d'une cellule étant ce qu'elle est, il s'agit de chair et d'os relativement différents je suppose