Un spectre épinglé à la brume (et autres jeux)
Il y a des dimanches où il fait moche. Des dimanches pluvieux, venteux et froids. Des dimanches où le Pacifique sort de son habituelle torpeur, s'agite, et fait tanguer et rouler les bateaux. Des dimanches où il faut, en plus, se lever à sept heures du matin.
Oui mais.
Ce dimanche là, le 24 février, je me suis promenée sur l'île de Santa-Catalina.
La traversée était houleuse. Une heure et quart de bateau, dont quarante-cinq minutes en pleine mer, et finalement peut-être qu'avoir parfaitement survécu à une tempête sur la Baltique, certes, mais dans un énorme ferry, ne me garantit pas d'être immune au mal de mer.
L'excursion en bateau à fond de verre que j'avais réservée (une spécialité originaire de l'île paraît-il) était annulée à cause du mauvais temps. J'en rage encore. A la place, nous sommes allés voir le jardin botanique. C'était bien aussi, mais des jardins botaniques, j'en ai vu. Des bateaux à fond de verre, non. Enfin ce jardin botanique-là, en plus de présenter des espèces endémiques à l'île (qui ne m'ont fait ni chaud ni froid, parce que je ne m'intéresse pas assez aux buissons pour remarquer qu'ils sont vaguement différents de ceux que l'on trouve de part le monde), il a un mémorial. Un mémorial à la mémoire (eh oui) de Monsieur Wrigley. Le Wrigley des chewing-gums Wrigley. Qui a investi plein de sous dans l'île et en a laissé plein à sa femme qui lui a fait construire un horrible mémorial sévèrement bétonné. Mais majoritairement construit à partir de matériaux locaux. Et puis décoré d'assez jolis carreaux de céramique. Locaux, évidemment.
Et puis finalement il n'a presque pas plu. On a pu se balader sur la plage et dans les petites rues (des rues ! Des vraies rues !) et prendre des photos.
Juste avant qu'on ne reparte, le ciel s'est dégagé et le soleil est apparu. Et ça a donné ça (cliquer pour voir en grand):
Ha.
Il y a des dimanches où il fait beau. Un peu trop sec, peut-être, les vents de Santa-Ana sont de nouveau en action, mais je supporte la sècheresse bien mieux que l'humidité[1]. Des dimanches où on s'offre une petite grasse-matinée, juste assez pour se sentir reposée au réveil, sans avoir trop dormi. Des dimanches où le soleil illumine ma chambre. Des dimanches où Sarah Vaughan Sings for Lovers (mais en vrai elle ne chante que pour moi, je le sais bien) et If You're Feeling Sinister (Belle and Sebastian[2]) se disputent la liste de lecture.
Oui mais.
Ce dimanche-là, le 2 mars, j'ai bouclé un papier que j'aurais dû envoyer la veille. Évidemment, ce n'était pas un papier important aux yeux d'Advisor : c'est un chapitre. Tout le monde peut publier un livre, c'est de se faire accepter dans une revue scientifique de haute voltige qui est difficile. Dans les deux cas, bien sûr, l'article est lu, commenté et critiqué par des experts avant d'être accepté. Mais pour un livre, les experts en question ne sont que les auteurs d'autres chapitres... ce qui ne garantit donc pas la qualité du « produit final ». Non mais comment veux-tu. Donc, un chapitre, ce n'est pas important.
Sauf que comme le chapitre en question doublera mon nombre de publications, je flippais. À fond. Surtout à 18h samedi soir, après avoir passé le plus clair de ma journée collée à mon ordinateur à attendre en vain qu'Advisor m'appelle sur Skype pour me faire part de ses remarques de dernière minute. On aurait pu me prendre et me coller dans le Littré sous l'entrée « boule de nerfs ». Dimanche matin, finalement, après avoir définitivement manqué l'échéance, j'étais plus sereine. Bien sûr, j'ai dû planquer la cafetière pour être sure de ne pas m'en servir - un détail.
Et pendant que tout le comté profitait tranquillement d'un beau dimanche après-midi ensoleillé (enfin, ceux dont l'électricité n'avait pas été coupée par la faute des vents violents), je corrigeais des fautes de syntaxe, refaisais des figures, vitupérais contre LaTeX, m'inquiétais vaguement du ton de ma réponse aux rapporteurs et relisais une énième fois des paragraphes que je connais presque par cœur.
Mais maintenant, je respire... jusqu'à la prochaine fois.
Et on remercie Of Montreal pour le titre ("Wraith Pinned to the Mist (And Other Games)" dans le texte).



