Arrivée à la première des gares de Haïfa, je descends sans encombre et repère mon arrêt de bus sans autre incident que de m'être fait (je crois) insultée pour n'avoir pas su répondre autre chose que « je ne parle pas hébreu » à une question posée par un jeune homme un peu survolté (pour ne pas dire planant haut, très haut dans le ciel qui est un océan avec plein de poissons dedans ; après tout c'était peut-être purement neurologique et je ne voudrais pas abusivement dire du mal d'un inconnu, ça ne serait vraiment pas mon genre). Le temps est déjà fort chaud à 8h30, et humide. Forcément : la gare est au bord de la mer. Le bus s'élève sur le mont Carmel ; je reconnais la route pour l'avoir déjà prise avec des collègues en faisant du covoiturage les deux premières fois que je suis venue. Le bâtiment où je travaille est célèbre pour sa vue sur la ville, qui peut s'étendre très loin par beau temps ; j'ai en effet été saisie du spectacle en regardant pour la première fois à travers les immenses baies vitrées. La journée est un peu brumeuse ; dommage. J'apprécie d'arriver à pied, par l'entrée du troisième étage plutôt que celle du premier (le terrain est en forte pente ; en une quinzaine de minute de bus nous sommes passes de la mer à une élévation d'environ 300m), car elle est beaucoup plus facile à passer. Ô joie, miracle de technologie moderne, mon badge fonctionne !

La journée se déroule doucement, passons-la sous silence. Et puis, il est huit heures trente plus tard que quand je suis arrivée (la semaine travaillée fait ici un maximum de 43h ; je table en ce moment sur 40h, à l'américaine, huit heures par jour donc, sans compter la pause déjeuner). Je pointe, plie bagage, veillant soigneusement à ne rien oublier. Et c'est parti pour un peu de tourisme !

Je me lance donc avec, en tout et pour tout, un très sommaire plan de la ville indiquant quelques sites touristiques et la gare dont je compte repartir, un demi-litre d'eau, et mon obstinée caboche de mulet. J'ai prévu de me rendre de la première gare où me ramène le même bus que celui pris le matin à la deuxième, proche des choses à voir, par un bus dont j'ai repéré le numéro. Après toutes ces heures passées le cul sur une chaise, cependant, j'ai fort envie de marcher, et le chemin le plus direct d'une gare à l'autre m'ayant tout l'air d'être un boulevard séparé de la mer uniquement par la voie ferrée, je décide de laisser tomber le bus. Après tout, cela ne fait qu'une poignée de kilomètres, j'y serai en une demi-heure (j'ai de petites mains, et de grandes jambes) de balade au bord de la mer.

Première déconvenue : le boulevard serait plutôt une rocade, en fait. Dans le genre deux fois trois voies a toute vitesse. Menfin bon il y a un trottoir et je continue le cœur vaillant. Très rapidement, je réalise qu'il n'y a pas que la voie ferrée entre la mer et moi ; il y a aussi un je ne sais quoi entouré d'un mur très haut décoré de fil de fer barbelé. En guise de balade au bord de mer, je me retrouve donc à marcher sur un maigre trottoir avec, à ma droite, des voitures et de gros camions qui filent a toute berzingue, et à ma gauche, un mur. Bravo ma fille.

Après une dizaine de minutes à me raconter des bêtises pour me faire rire de la situation, plus de mur, et il y a un pont pour passer au-dessus de la voie ferrée et rejoindre un hôtel. À partir de quoi on peut marcher au bord de l'eau ! Oooh, la vue est fort jolie et je trotte gaiment. Malheureusement je me lasse vite de marcher en sandales dans les caillasses ; puis je commence à me demander quand est-ce que je vais bien pouvoir repasser de l'autre côté de cette fichue voie ferrée. Justement, j'avise un petit tunnel qui passe en-dessous ! Un petit tunnel pas bien long et surtout pas bien haut de plafond ; même notre cher petit president devrait se pencher pour y passer. J'y passe donc.

De l'autre côté m'attend, à ma grande surprise, une aire de repos. Avec parc, aires de pique-nique, terrain de jeux pour enfants, station service. Tout ce qu'il faut et dont je n'ai absolument pas besoin ! Il est temps de faire un peu de repérage... Je suis toujours sur la rocade, et d'après la gueule de la cote et la position du soleil qui, aux environs de 19h, a intérêt à être à l'ouest, je n'ai pas tellement avancé. Je ne dois pas être loin de l'institut océanographique.

J'abandonne définitivement la mer, et recommence à longer la rocade. Les alentours sont plutôt moches ; verdoyants, certes, mais sans grand intérêt. Tiens, la grand voie se transforme en route un peu plus abordable, avec intersections et passages piétons. Traversons ! me dis-je, et allons voir à quoi ressemble cette ville de l'intérieur. Et je m'élance vers les hauteurs, Haïfa étant toute en collines. Tant et si bien d'ailleurs que la première rue que je prends finit dans un terrain vague dont, bien déterminée, j'entreprends l'ascension. Je repère bientôt un bâtiment qui ne peut être que l'institut océanographique, qui me confirme vaguement ma position.

Et puis, les quartiers dans lesquels je vadrouille en mettant le cap vers la gare sont moches.

Et puis, je crapahute dans de nombreux autres terrains en friche.

Et puis, mon plan est bien trop sommaire pour qu'aucune des rues dans lesquelles je passe n'y figurent.

Et puis, il fait de moins en moins jour.

Et puis, je crève quand même de chaud, avec mon pantalon plus adapté à la clim des bureaux qu'à la température extérieure. (C'est un groupe de recherche ; on s'habille sans se prendre la tête, surtout chez les gens le plus bas sur l'échelle hiérarchique, qui sont facilement en jean t-shirt ; on voit même des shorts ; mais il fait trop froid pour s'habiller comme la météo le voudrait.)

Jusqu'à ce qu'en désespoir de cause, de rues qui montent en terrains vagues qui descendent, je me retrouve de nouveau sur le boulevard a la noix a de nouveau suivre la voie ferrée en me demandant si les trains continuaient de passer toutes les vingt minutes après 20h. Et que j'arrive aux abords de la gare. Enfin, de ce que je pense être la gare. Haha ! m'exclame-je tout haut en voyant le grand bâtiment près des rails.

Et que je m'approche du grand bâtiment. Et qu'il fait maintenant complètement nuit. Et que le grand bâtiment ne me dit rien qui vaille. Et que je me rassure que rien ne peut m'y arriver puisqu'il est, au contraires de certaines gares parisiennes assez mal fréquentées, absolument désert ; personne pour m'offrir de l'héroïne ou essayer de me piquer mon sac. Tellement désert que je finis par me rendre a l'évidence : ceci n'est pas une gare.

Retour au plan. Qui, bien que sommaire, a une espèce de tache située pas trop loin des mots "Central Railway Station", de l'autre côté des rails. Tu vas voir que la gare est de l'autre côté du grand bâtiment absolument désert et pas trop bien éclairé ! Ça va être comme ce matin : la gare sera exactement la ou elle devrait être, juste masquée. Vraiment, c'est une habitude ! Ça doit être un truc depuis que le Hezbollah leur a bombardé une gare de Haïfa (justement), ils font en sortent que leurs gares n'aient pas l'air de gares, ce matin encore... Allez, zou, suffit de passer de l'autre côté. Enfin, peut-être. Allons voir. Essayons d'aller voir, plutôt. Ça piétonne, ici ? Ah ben non, demi-tour. Et la-bas ? Peut-être. Tourne, tourne, tourne, en essayant de voir si oui ou non il y a quelque chose qui pourrait faire office de gare de l'autre cote du grand bâtiment. Manque de te faire écraser par une voiture, c'est pas gentil ça monsieur. Traversera, traversera pas ? Mais ils sont où, les clous ? Ah bah y a pas de clous, c'est comme au boulot tiens, faut traverser à la sauvage, c'est mignon aux heures de pointe ! (N'empêche : on dira peut-être que les Israéliens, comme tous les méditerranéens, font un peu n'importe quoi en voiture. C'est peut-être vrai, mais ça ne les empêche pas de regarder s'il y a des piétons et de s'arrêter le cas échéant. Ben c'est drôlement plus civilisé qu'en Californie, du coup, comme conduite automobile). Bon, ça a l'air éclairé, quand même, là-bas, non ? Peut-être ? Qui sait ? C'est pas terriblement sympathique, hein, comme coin. D'ailleurs j'aurais peut-être dû dire à quelqu'un que je ne rentrais pas directement. Histoire de, au cas où.

Au final la gare était bien là, derrière. Ce dont je n'ai vraiment été convaincue qu'après l'avoir vue, avoir passé la sécurité, avoir repéré l'heure et le quai du prochain train, avoir passé le tourniquet, trouée le quai numéro deux, m'être assurée que c'était bien devant celui-là que passerait le 20h21 pour Ben Gurion, et m'être assise dans ledit train. A l'approche de Tel Aviv, le soulagement me donnait de telles ailes que je fus capable de comprendre la question posée par mes voisins de train et de leur répondre, le tout en hébreu uniquement (bon, d'accord, avec les mains aussi). Aucun des cinq bus qui relient directement la gare à un arrêt près de chez moi ne roulant la nuit, il m'a encore fallu trottiner pendant une demi-heure (je n'ai pas pris au plus court, mais presque) avant de ne pouvoir me coller sous la douche et chouiner dans l'Internet.

Alors si je vous dis que Haïfa pue du coude, il faudra bien garder à l'esprit que je ne suis peut-être pas tout à fait objective. Et oui, la prochaine fois, je me préparerai un peu mieux et me procurerai un plan correct.

...peut-être.